SADF : allons-nous manquer le virage vers la foresterie durable?

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Article de blogue rédigé par Pier-Olivier Boudreault, Chargé de projet en foresterie et conservation de la SNAP Québec - 28 mai 2015

Ainsi que le souligne le journal Le Devoir en Une ce matin, le gouvernement du Québec a finalement achevé la rédaction de la très attendue Stratégie d’aménagement durable des forêts (SADF). Cette version préliminaire a été soumise pour consultation aux membres de la Table des partenaires de la forêt, dont la SNAP Québec fait partie. Mais on nous a dit d’emblée que les modifications seront « limitées » pour accélérer sa publication officielle.

En tant que responsable des dossiers Forêt à la SNAP, j’ai donc pu découvrir ce texte en primeur il y a moins d’un mois.  Sans doute aimeriez-vous me demander : « Et donc, avec cette Stratégie, notre régime forestier est-il l’un des meilleurs au monde, comme le soutient le gouvernement? »

Je dois vous répondre en toute honnêteté que pour la SNAP, la SADF dans sa forme actuelle va nous faire manquer le virage vers la foresterie durable. Mais il n’est pas trop tard pour corriger le tir...

Après des années d’attente

Il faut d’abord replacer la SADF dans son contexte pour en saisir toute l’importance. Comme vous vous souvenez peut-être, suite au polémique documentaire l’Erreur Boréale en 1999 et à la commission Coulombe en 2004, le gouvernement avait entrepris une réforme du régime forestier québécois. On voulait ainsi mettre fin à une décennie de scandales sur la surexploitation et sur les coupes endommageant la forêt et menaçant la biodiversité.

En 2010, le gouvernement a fini par adopter la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, qui se voulait un virage majeur. Cette dernière avait comme objectif premier d'instaurer l’aménagement écosystémique. Cette nouvelle approche, selon la Loi, visait ainsi à « assurer le maintien de la biodiversité et la viabilité des écosystèmes en diminuant les écarts entre la forêt aménagée et la forêt naturelle ».

Le nouveau régime était donc en place... mais il manquait encore son « âme », sa « colonne vertébrale » : la SADF. La loi elle-même l’exigeait, et c’est cette Stratégie qui devait encadrer l’aménagement écosystémique. En d’autres mots, la SADF, c’est la mise en œuvre des aspects environnementaux de la loi. Elle pose les balises nationales pour les grands enjeux forestiers et constitue notre vision forestière pour les 20 prochaines années! Ce n’est pas rien...

Et c’est pour cela d’ailleurs qu’à la SNAP nous réclamions la SADF depuis longtemps. En effet, en 2010, alors que nous étions consultés sur le contenu de la SADF, on nous avait promis qu’elle devait être publiée et appliquée rapidement. En 2013, au rendez-vous national de la forêt québécoise, le gouvernement s'engageait cette fois à publier la SADF au début de 2014. Finalement, nous avons pu mettre les yeux sur la deuxième mouture de la SADF en avril 2015. Inutile de dire que nous avions beaucoup d’attentes!

Une stratégie élaguée

Malheureusement pour nous et pour toute la forêt québécoise, nous avons découvert avec cette dernière mouture de la SADF un texte extrêmement inquiétant. On y constate en effet un changement d’approche majeur. Comme vous pourrez le voir dans le tableau ci-dessous qui compare la version de 2010 avec le texte actuel, la quasi-totalité des indicateurs et des cibles mesurables ont été retirées au lieu d’être améliorées. La version actuelle de la SADF a tout simplement abandonné les balises nationales qui lui apportaient toute sa crédibilité. Ce faisant, le gouvernement a clairement délaissé son rôle de leader dans l’encadrement des grands enjeux nationaux de l’aménagement écosystémique, tels que la conservation de la biodiversité et les bénéfices collectifs que nous retirons de la forêt.

Pourtant,  la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier elle-même exige :
« un régime forestier visant à assurer une gestion des ressources et du territoire qui soit [...] axée sur la formulation d'objectifs clairs et cohérents, sur l'atteinte de résultats mesurables. » (article 1)

Quelques exemples de cibles nationales retirées depuis la version 2010 de la SADF :

Enjeu SADF- Version 2010 SADF - Version 2015

Aménagement écosystémique

80% du territoire diffère peu ou modérément de la forêt naturelle.

Cibles décidées en région. Pas de balises nationales.
Vieilles forêts
Maintenir au minimum 30% de la moyenne historique de vieilles forêts.
Cibles décidées en région. Pas de balises nationales.
Aires protégées
30 nouveaux sites d’ici 2015 pour les EFE (Écosystèmes forestiers exceptionnels).
Aucune cible chiffrée pour les EFE.
Augmenter les bénéfices collectifs retirés de la forêt
Augmenter le rendement économique des investissements sylvicoles de 10%.
Cible retirée.
Changements climatiques
Réduire de 1,7 millions de tonnes les GES d’ici 2016, en utilisant davantage la biomasse forestière et le bois de construction.
Cible spécifique pour la foresterie retirée. Mention de la cible globale de réduction 20% GES d’ici 2020, par rapport à 1990.

 
Outre ces quelques exemples, la SNAP s’inquiète du manque d’ambition concernant les actions proposées pour la protection du caribou forestier. Nulle part on ne parle d’un plan d’action gouvernemental pour protéger l’espèce. On retarde à 2018 l’application de la science la plus récente. On veut « favoriser » la création et l’agrandissement d’aires protégées, mais sans aucun objectif clair.

Comment réparer ce faux pas?

Il n’est pas trop tard pour faire en sorte que la foresterie québécoise soit à la hauteur des meilleurs standards environnementaux. La SADF n’a pas encore été adoptée et peut encore être modifiée.

Ainsi que la Loi le prévoit, revenons tout d’abord à une approche basée sur des objectifs clairs et cibles chiffrées chaque fois que cela est possible. Les grands enjeux nationaux (la protection de la biodiversité, des espèces menacées, des vieilles forêts) méritent des balises nationales de la part du gouvernement. C’est à lui que revient la responsabilité de bien encadrer l’aménagement écosystémique et de faire preuve de leadership dans sa mise en œuvre. Il y a bien sûr de l’espace pour moduler en fonction des réalités régionales; mais à l’heure actuelle, il y a trop peu de garde-fou.

En ce qui concerne le caribou forestier, nous avons un plan de rétablissement basé sur la science la plus récente qui dort sur une tablette. À quand l’application des mesures qu’il propose? Elles pourraient aisément être intégrées dans la SADF.

Sans ces changements de base, il sera impossible de croire le gouvernement lorsqu’il se vante d’avoir l’un des meilleurs régimes forestiers au monde et qu’il fait des tournées internationales pour le promouvoir.

La SADF propose certaines  « actions » qui vont dans le bon sens mais il est clair qu’elle manque de dents. Il est urgent de lui faire changer de cap, car comment accepter qu’après toutes ces années de travail acharné, le Québec manque son virage forestier?!